21
Ararat, 2675
Skade était à moitié enfouie dans un cocon d’écume noire, mousseuse, glacée, de machines inhibitrices. Elle était encore vivante. Ce fut évident dès qu’ils se faufilèrent par l’ouverture étroite de la cloison déformée. Depuis la couchette de pilotage où elle était allongée, elle tourna légèrement la tête dans leur direction, une vague lueur d’intérêt animant son visage lisse. Les doigts de sa main gainée de blanc pianotaient sur un holoclavier portatif posé sur son ventre, et ses doigts se muaient en un brouillard blanc suivant le rythme de la musique dont les accents évoquaient des salves de coups de canon.
Elle écarta sa main du clavier et la musique s’arrêta.
— Je commençais à me demander ce qui vous avait retardés.
— Je suis venue chercher ma fille, salope ! lança Khouri.
— Alors, Clavain, que vous est-il arrivé ? fit Skade comme si elle ne l’avait pas entendue.
— Un petit contretemps.
— Les Loups t’ont pris une main, à ce que je vois. Quel dommage.
Clavain lui montra sa piézo-lame.
— J’ai fait ce que je devais faire. Tu reconnais ça, Skade ? Ce n’est pas la première fois qu’il me sauve la vie. C’est avec lui que j’ai tranché la membrane qui entourait la comète, quand nous avons eu ce petit différend sur la politique d’avenir du Nid Maternel. Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?
— Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis la dernière fois que j’ai vu ce couteau. J’avais encore mon ancien corps, à ce moment-là.
— Je regrette ce qui t’est arrivé, mais j’ai fait la seule chose à faire. Si c’était à refaire, je recommencerais.
— Je n’en doute pas un instant, Clavain. On aura beau dire, tu as toujours été un homme de convictions.
— Nous sommes venus pour l’enfant, dit-il.
Elle accusa réception de la présence de Khouri avec un infime mouvement de tête.
— C’est ce que j’avais compris.
— Tu vas nous la donner, ou ça va tourner mal et devenir répugnant ?
— Qu’est-ce que tu préfères, Clavain ?
— Écoute, Skade. C’est fini. Quoi qu’il ait pu se passer entre nous, quoi que nous ayons pu nous faire, quelles qu’aient été nos convictions, rien de tout ça n’a plus d’importance.
— C’est exactement ce que j’ai dit à Remontoir.
— Et vous avez négocié. Nous savons au moins ça. Alors je vais plus loin : unissons à nouveau nos efforts. Donne-nous Aura et nous partagerons tout ce qu’elle nous dira. Nous serons tous gagnants, en fin de compte.
— Qu’est-ce que j’ai à fiche du long terme, Clavain ? Je ne sortirai jamais de ce vaisseau.
— Si tu es blessée, nous pouvons t’aider.
— Je ne crois pas.
— Donne-moi Aura, implora Khouri.
Scorpio se rapprocha et la regarda attentivement. Elle portait un scaphandre presque blanc. Une cuirasse blindée, de camouflage, probablement : le tégument extérieur changeant avait imité la couleur de la glace qui s’était formée dans la cabine ou y avait pénétré avant que l’éclairage ne tombe en panne. Le scaphandre était conçu sur le modèle des armures médiévales, avec son pectoral hypertrophié et les plaques coulissantes, bulbeuses, qui protégeaient les articulations des membres. La taille cintrée, féminine, surmontait un renflement qui évoquait une sorte de jupe. Scorpio ne voyait pas le reste du corps, qui disparaissait dans la glace. Skade était clouée sur sa couchette comme un papillon sur une planche.
Tout autour d’elle, des masses verruqueuses de machines inhibitrices formaient de petits agrégats de noirceur. Mais aucune ne touchait Skade, et aucune ne paraissait active pour le moment.
— Aura est à vous, dit-elle. Mais vous ne l’aurez pas pour rien, évidemment.
— Nous ne paierons pas pour la récupérer, coupa Clavain.
Il parlait d’une voix rauque, affaiblie, comme s’il s’était vidé de toute énergie.
— C’est toi qui as parlé de négociation, releva Skade. Mais tu voulais peut-être parler de menaces ?
— Où est-elle ?
Skade bougea l’un de ses bras, faisant grincer son armure et délogeant des rideaux de givre. Elle tapota la plaque dure qui couvrait son abdomen.
— Elle est là, en moi. Je la maintiens en vie.
Clavain jeta à Khouri un regard qui avait valeur d’aveu : finalement, tout ce qu’elle leur avait raconté était vrai.
— Parfait, fit-il en se retournant vers Skade. Je te remercie. Mais sa mère voudrait la récupérer, maintenant.
— Comme si tu en avais quelque chose à foutre, de cette môme et de sa mère ! lança Skade avec une ironie mordante.
— J’ai fait beaucoup de chemin pour cette enfant.
— Tu as fait tout ce chemin pour ce qu’elle peut te rapporter, rectifia Skade.
— Alors que pour toi, ce n’est pas du tout ça, évidemment…
— Ça suffit, coupa Scorpio. Nous n’avons pas de temps à perdre avec ces salades. Nous sommes venus récupérer l’enfant de Khouri. Peu importent les raisons. Vous nous la donnez, un point c’est tout.
— Vous la donner ? releva Skade avec un vilain rire. Vous pensiez honnêtement que ce serait si facile ? Cette chose est en moi. Dans mon ventre. Reliée à mon système circulatoire.
— Aura n’est pas une chose, espèce de tas de merde sans cœur, protesta Khouri.
— Elle n’est pas humaine non plus, rétorqua Skade. Tu peux penser ce que tu veux… Bref, fit-elle en tournant à nouveau la tête vers Clavain, j’avais demandé à Delmar de me cultiver un autre corps, comme il en avait l’intention depuis le début, d’ailleurs. Je suis faite de chair et d’os, de la tête aux pieds. Même l’utérus est plus organique que mécanique. Regarde la situation en face, Nevil : je suis plus vivante que toi, maintenant que tu as perdu cette main.
— Tu n’as jamais été qu’une machine, Skade. C’est juste que tu ne t’en rendais pas compte.
— Si tu veux dire que je n’ai jamais fait que mon devoir, alors je suis d’accord. Les machines ont une certaine dignité : elles ne sont pas capables de trahir ou de tromper. Elles ignorent la déloyauté.
— Je ne suis pas venu ici prendre une leçon de morale.
— Tu n’as pas envie de savoir ce qui est arrivé à mon vaisseau ? Tu n’aimes pas mon fabuleux palais de glace ? fit-elle avec un geste englobant son environnement comme une maîtresse de maison sollicitant des commentaires sur le choix de son décor. Je l’ai fait spécialement pour vous.
— Si tu veux savoir, je pense plutôt que tes moteurs cryoarithmétiques ont débloqué, rectifia Clavain.
Skade fit la moue.
— C’est ça, dénigre mes efforts.
— Que s’est-il passé ? demanda tout bas Scorpio.
— Tu ne pourrais pas comprendre, fit-elle avec un soupir. Les plus grands esprits du Nid Maternel arrivaient à peine à entrevoir les principes sous-jacents. Tu n’as même pas l’intelligence d’un être humain standard. Tu n’es qu’un cochon !
— Je préférerais que vous ne m’appeliez pas comme ça.
— Et qu’est-ce que tu vas me faire ? Tu ne peux pas me tuer tant que je porterai Aura. Si je meurs, elle meurt. C’est aussi simple que ça.
— Un genre de prise d’otage, nota Clavain.
— Oh, ça n’a pas toujours été rose. Nos systèmes immunitaires respectifs ont exigé pas mal de tripatouillages avant que nous cessions de nous rejeter mutuellement. N’espère même pas me la prendre et la remettre dans ton ventre, fit Skade en regardant Khouri. J’ai peur que vous ne soyez plus compatibles, toutes les deux.
Khouri s’apprêtait à répliquer, mais Clavain leva rapidement sa main valide, lui coupant la parole.
— Si tu prends la peine de la mettre en garde sur ce problème de compatibilité, c’est que tu es prête à négocier, avança-t-il.
Skade restait concentrée sur Khouri.
— Tu peux partir d’ici avec Aura. Il devrait encore y avoir des instruments chirurgicaux fonctionnels à bord de ce vaisseau. Je pourrais te guider pour procéder à la césarienne, mais je suis sûre que tu sauras improviser. Après tout, ce n’est pas de chirurgie du cerveau qu’il s’agit. Je suppose que vous avez apporté une unité de support-vie ?
— Évidemment, répondit Clavain.
— Alors, rien ne s’y oppose. J’ai certaines connexions neurales avec l’esprit d’Aura. Je peux la placer en coma temporaire jusqu’à la fin de l’opération.
— J’ai trouvé un kit chirurgical, fit Jaccottet en poussant sur le sol dévasté une lourde caisse noire sur laquelle était gravé un caducée souligné par le givre. Et si ça ne suffit pas, nous avons probablement tous les instruments nécessaires dans nos propres trousses de secours.
— Ouvrez-la, ordonna Clavain.
Il parlait d’une voix creuse, sépulcrale, comme s’il avait compris quelque chose qui échappait aux autres.
La boîte s’ouvrit toute seule, les charnières sifflant, se divisant en plusieurs plateaux astucieusement conçus. Des instruments chirurgicaux étaient soigneusement logés dans des niches de mousse. Avec leurs anneaux pour les doigts et leurs mécanismes délicats, ils évoquèrent pour Scorpio un ensemble de coutellerie bizarre, non humaine. Tous étaient faits d’un métal blanc, mat, et manifestement conçus pour être utilisés sur les terrains de manœuvre où les nanomachines indisciplinées auraient risqué de contaminer les instruments plus intelligents, plus subtils.
— Vous avez besoin d’aide ? demanda Skade.
Jaccottet souleva l’un des instruments de sa main gantée, tremblante.
— Je ne suis pas vraiment chirurgien, dit-il. J’ai suivi l’entraînement médical de la Ligue de Sécurité, qui n’allait pas jusqu’aux opérations sur le champ de bataille.
— Peu importe, répondit Skade. Je vous ai dit que je pouvais vous guider. Il faut que ce soit vous qui opériez, vous comprenez. Le porcko n’a pas la dextérité nécessaire, et Khouri est beaucoup trop investie sur le plan émotionnel. Quant à Clavain… Je suppose que je n’ai pas besoin de te dire ce qui est évident ?
— Ce n’est pas seulement à cause de ma main, hein ?
— Non, pas seulement.
— Vas-y, explique-toi.
— Clavain ne peut pas effectuer la procédure, reprit Skade en s’adressant aux trois autres comme si Clavain n’était pas là, parce qu’il ne sera plus vivant à la fin de l’opération. Voici mes conditions : vous repartez avec Aura, et Clavain meurt ici, et tout de suite. Ce n’est pas négociable. Soit ça se passe comme ça, soit ça ne se passe pas du tout. À vous de décider.
— Vous ne pouvez pas demander ça, objecta Scorpio.
— Toi, tu ne m’as pas écoutée. Clavain meurt. Aura vit. Vous partez d’ici avec ce que vous étiez venus chercher. C’est satisfaisant, non ?
— Non, pas ça, fit Khouri. Pas ça, je t’en prie.
— Crois-moi, j’ai assez réfléchi à toute l’affaire. Je suis mourante, tu comprends. Ce palais de glace sera mon mausolée. Les options – pour moi, en tout cas – sont on ne peut plus restreintes. Si je meurs, Aura disparaît avec moi. L’humanité – quoi que ça puisse encore vouloir dire – perdra les dons qu’elle porte en elle. Alors que si je vous la donne, ces dons pourront être utiles. Sur le long terme, il se peut que ça ne fasse pas la différence entre la survie et l’extinction, mais il se peut que ça fasse la différence entre l’extinction tout de suite, dans ce siècle, et l’extinction d’ici quelques milliers d’années. Ça ne fait pas un très long sursis, en réalité, mais… mais la nature humaine étant ce qu’elle est, je suis sûre qu’elle s’en contentera.
— Il se pourrait qu’elle fasse plus de différence que ça, dit Clavain.
— Ça, nous ne le saurons jamais, ni toi ni moi, mais je comprends ton argument. Nous ignorons encore la valeur d’Aura. C’est pour ça qu’elle est tellement précieuse.
— Alors donne-la-nous, fit Khouri. Donne-la-nous et fais quelque chose de bien, pour une fois dans ta putain d’existence !
— Tu l’as amenée pour t’aider dans tes négociations ? demanda Skade avec un clin d’œil à Clavain.
Pendant un moment d’épouvante, ils auraient pu être de vieux amis partageant un souvenir amusant.
— Ne vous en faites pas, Khouri, répondit Clavain. Nous allons récupérer Aura pour vous.
— Non, Clavain, pas comme ça ! se récria-t-elle.
— Ça ne peut pas se passer autrement, dit-il. Faites-moi confiance. Je la connais. Quand Skade a une idée dans la tête, elle ne change pas d’avis comme ça.
— Je suis contente que tu aies compris ça, dit Skade. Tu as raison. Ma position est inflexible.
— Nous pourrions la tuer, dit Khouri. La tuer et lui ouvrir le ventre en vitesse.
— Ça vaudrait le coup d’essayer, fit Scorpio avec gourmandise.
Il lui était souvent arrivé, à Chasm City, de tuer des gens avec un maximum de lenteur – pour l’exemple. Là, il réfléchissait à toutes les façons expéditives qu’il connaissait de mettre fin à l’existence d’un être vivant. Ces méthodes étaient utiles en cas d’exécution, pour abréger les souffrances de la victime. Il n’y avait qu’à appuyer sur un bouton. Certaines de ces façons de faire étaient très rapides, en vérité. Le seul inconvénient était qu’il ne les avait jamais expérimentées sur une Conjoineur, à sa connaissance. Et en tout cas, il était sûr de n’avoir jamais tenté de tuer une Conjoineur qui avait une otage dans le ventre.
— Elle ne vous laissera pas faire, fit calmement Clavain. Je vous assure, Khouri, ajouta-t-il en lui effleurant le bras, elle trouverait un moyen de tuer Aura avant que nous ayons le temps de la récupérer. Mais ça ne fait rien, si c’est comme ça que ça doit se passer…
— Non, Clavain, répéta Khouri.
Il la fit taire d’un geste.
— Je suis venu ici pour veiller à ce qu’Aura soit libérée. C’est toujours l’objectif de ma mission.
— Je ne veux pas que vous mouriez.
Scorpio vit un petit sourire plisser le coin des yeux de Clavain.
— Non, je sais que vous ne le voulez pas. Et franchement, je n’en ai pas envie non plus. C’est drôle comme ces décisions paraissent beaucoup moins attrayantes quand quelqu’un d’autre les prend à votre place. Mais Skade a décidé, et c’est comme ça que ça se passera.
— Je propose que nous avancions, coupa Skade.
— Attendez, fit Scorpio, les paroles qu’il s’obligeait à articuler prenant une sorte d’irréalité. Si nous vous livrons Clavain… et si vous le tuez… qu’est-ce qui nous prouve que vous tiendrez parole ?
— Elle y a pensé, souffla Clavain.
— Évidemment, répondit Skade. Et j’ai aussi imaginé le scénario inverse : qu’est-ce qui vous empêcherait de repartir avec Clavain si je vous donnais Aura d’abord ? Étant donné que la confiance mutuelle constitue une garantie insuffisante, j’ai imaginé une solution que les deux parties devraient trouver satisfaisante.
— Raconte-leur ce que tu as imaginé, fit Clavain.
Skade fit un signe à Jaccottet.
— Vous, le type de la sécurité, vous allez effectuer la césarienne. Et toi, le cochon, fit-elle à l’intention de Scorpio, tu procéderas à l’exécution de Clavain. Je dirigerai les deux procédures, incision après incision. Elles auront lieu simultanément, étape après étape, et dureront exactement aussi longtemps l’une que l’autre.
— Non, hoqueta Scorpio, heurté de plein fouet par l’horreur de la proposition.
— Le message ne passe pas, hein ? demanda Skade. Et celui-ci : « Et si je la tuais tout de suite, ce serait réglé », il passe mieux ?
— Non, fit Clavain. Scorpio, il faut que tu le fasses. Je sais que tu auras la force. Tu me l’as prouvé mille fois. Fais-le, mon ami, et finissons-en.
— Je ne peux pas.
— On ne t’a jamais rien demandé de plus difficile, je le sais. Mais je te le demande quand même.
Scorpio ne pouvait que répéter les mêmes mots :
— Je ne peux pas.
— Il le faut.
— Non, fit une autre voix. Il n’est pas obligé. Je vais le faire.
Ils regardèrent tous, Skade comprise, en direction de la voix. Là, encadré dans la cloison démantibulée, ils virent Vasko Malinin, un fusil à la main. Il avait l’air aussi glacé et hébété que tous les autres. Il était manifestement là depuis un moment, mais les autres ne l’avaient pas remarqué.
— Je vais le faire, répéta-t-il.
— On vous avait dit de rester dehors, protesta Scorpio.
— Blood a donné le contrordre.
— Blood ? s’étonna Scorpio.
— Nous avons entendu des coups de feu venant d’ici. J’ai contacté Blood et il m’a autorisé à venir voir ce qui se passait.
— Et vous avez laissé Urton toute seule dehors ?
— Pas pour longtemps, monsieur. Blood envoie un avion. Il devrait être là dans moins d’une heure.
— Ce n’était pas comme ça que les choses devaient se passer, objecta Scorpio.
— Désolé, monsieur, mais pour Blood les coups de feu justifiaient un changement de programme.
— On ne peut pas discuter ça, convint Clavain.
Scorpio hocha la tête, accablé par le fardeau qui pesait sur ses épaules. Il aurait donné n’importe quoi pour renoncer à cette responsabilité entre toutes, mais il ne pouvait pas accepter la proposition de Vasko.
— Autre chose ? demanda-t-il.
— La mer est bizarre, monsieur. Elle est plus verte, et on voit des montagnes de biomasse remonter tout autour de l’iceberg, à perte de vue.
— L’activité mystif, expliqua Clavain. Blood nous a déjà dit qu’elle s’amplifiait.
— Et ce n’est pas tout, monsieur. Les signalements d’objets dans le ciel se multiplient. Certains témoins oculaires auraient même assisté à la rentrée de certains objets dans l’atmosphère.
— Le combat se rapproche, fit Clavain avec une sorte d’excitation. Bon, Skade, personne n’a envie de faire traîner les choses, alors ?
— Enfin une parole intelligente, fit-elle.
— Dis-nous comment tu veux que nous procédions. Il va falloir que nous commencions par te retirer cette cuirasse, je suppose ?
— Je m’en occuperai, fit-elle. Pendant ce temps-là, fais préparer la couveuse.
Scorpio se tourna vers Vasko.
— Retournez au bateau. Informez Blood que nous procédons à des négociations délicates, et rapportez la couveuse.
— J’y vais, monsieur. Mais, sérieusement, je sais combien il serait pénible pour vous… Enfin, reprit Vasko, incapable d’achever sa pensée, ce que je veux dire, c’est que je suis prêt à le faire.
— Je sais, murmura Scorpio. Mais je suis son ami. Et je ne veux pas que quelqu’un d’autre ait ça sur la conscience.
— Tu n’auras rien sur la conscience, Scorp, fit Clavain.
Non, pensa Scorpio. Il n’aurait rien sur la conscience. Rien, sauf qu’il aurait torturé son meilleur ami – son seul véritable ami humain –, qu’il l’aurait tué lentement, pour sauver la vie d’un bébé qu’il ne connaissait pas et dont il se fichait éperdument. Quelle importance, qu’il n’ait pas le choix ? Quelle importance que ce soit Clavain qui le lui demande ? Rien de tout cela ne lui facilitait la tâche, ni ne lui faciliterait le fait de vivre avec dans l’avenir. Ce qui allait se passer pendant la demi-heure à venir – il ne pensait pas que l’opération puisse durer plus longtemps – resterait gravé dans sa mémoire de façon aussi indélébile que la cicatrice qu’il s’était infligée à l’épaule, celle qui dissimulait l’ancien tatouage vert émeraude de possession humaine.
Ce serait peut-être plus rapide que ça. Et peut-être que Clavain ne souffrirait pas beaucoup, en réalité. Après tout, il avait réussi à court-circuiter la douleur, quand il avait perdu sa main. Il pourrait peut-être établir une barrière neurale plus complète, et neutraliser la souffrance que Skade espérait lui infliger.
Mais ça, elle devait le savoir…
— Bon, allez-y, ordonna-t-il à Vasko. Et prenez votre temps.
— Je reviendrai, monsieur.
Vasko hésita au niveau de la cloison, étudiant le petit tableau comme s’il voulait l’inscrire dans sa mémoire. Scorpio comprenait ce qui pouvait se passer dans sa tête. Il savait que lorsque qu’il reviendrait Clavain ne ferait plus partie des vivants.
— Fiston, dit Clavain. Faites ce que vous dit cet homme. Ça va aller. J’apprécie votre préoccupation.
— Je voudrais bien pouvoir faire quelque chose, monsieur.
— Vous ne pouvez rien faire. Pas ici, pas tout de suite. C’est une de ces pénibles leçons que la vie vous inflige. Il y a des moments où on ne peut pas faire ce qu’il faudrait. On est obligé de s’en aller et de se réserver pour combattre une autre fois. C’est une dure leçon, fiston, mais tôt ou tard nous devons tous l’apprendre.
— Je comprends, monsieur.
— Vasko, je ne vous connais pas depuis longtemps, mais ça m’a suffi pour me faire une idée de votre valeur. Vous êtes un homme bien. La colonie a besoin de vous. Elle a besoin de gens comme vous. Respectez ce besoin, ne laissez pas tomber la colonie.
— Non, monsieur, répondit Vasko.
— Quand ce sera fini, nous aurons récupéré Aura. Aura est d’abord et avant tout la fille de sa mère. Ne permettez pas qu’on l’oublie. Ne permettez à personne de l’oublier.
— Je ne le leur laisserai pas oublier, monsieur. Jamais.
— Mais elle est aussi à nous. Elle sera fragile, Vasko. Elle aura besoin d’être protégée, jusqu’à ce qu’elle soit grande. C’est la tâche que je vous confie, à vous, et à ceux de votre génération. Prenez soin de cette petite fille, parce qu’elle sera peut-être votre dernier atout.
— Je m’occuperai d’elle, monsieur, promit Vasko en regardant Khouri comme s’il quêtait son assentiment. Nous nous occuperons tous d’elle. J’en fais le serment.
— Je vous crois. Je peux vous faire confiance, hein ?
— Je ferai de mon mieux, monsieur.
Clavain hocha la tête, las, résigné, confronté à un abysse dont il était seul à apprécier la profondeur.
— C’est ce que j’ai toujours fait. Et généralement, ça a suffi. Maintenant, allez-y, je vous en prie, et transmettez mon meilleur souvenir à Blood.
Vasko hésita encore, comme s’il avait envie d’ajouter quelque chose, mais ses paroles restèrent coincées dans sa gorge. Il se retourna et s’en alla.
— Pourquoi tenais-tu tant à te débarrasser de lui ? demanda Scorpio au bout de quelques secondes.
— Parce que je ne veux pas qu’il assiste à ça.
— Je ferai aussi vite qu’elle me le permettra, fit Scorpio. Si Jaccottet opère vite, je pourrai le faire aussi. N’est-ce pas, Skade ?
— Vous ferez comme je vous le dirai, et pas plus vite.
— Ne me rendez pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont déjà, fit Scorpio.
— Dites-moi que ça ne lui fera pas mal, implora Khouri. Il peut déconnecter la douleur, hein ?
— J’y arrivais, fit Skade avec une délectation reptilienne, jouissant manifestement de sa ruse. Clavain, explique à tes amis ce que tu vas faire, s’il te plaît.
— Je n’ai pas le choix, il me semble ?
— Pas si tu veux que nous avancions.
Clavain se gratta le front. Il était pâle comme le givre qui lui faisait des sourcils d’une blancheur d’hermine.
— Depuis que je suis entré dans cette pièce. Skade tente de court-circuiter mes barrières neurales. Elle essaye de prendre le contrôle de mes structures profondes en lançant des algorithmes d’attaque contre mes strates et mes structures coupe-feu de sécurité standard. Et croyez-moi, elle excelle à ce jeu-là. Le seul obstacle à ses plans est l’antiquité de mes implants. Autant essayer de violer les défenses d’un programmateur électronique. Ses méthodes sont trop avancées pour la nature du terrain.
— Et alors ? fit Khouri en fronçant les sourcils comme si une chose évidente lui échappait.
— Si elle parvient à franchir ces barrières, reprit Clavain, elle shuntera les blocages antidouleur que j’ai édifiés. Elle les forcera tous, l’un après l’autre, comme les vannes d’un déversoir, laissant affluer la douleur.
— Mais elle n’y arrivera pas, hein ? demanda Scorpio.
— Pour ça, il faudrait que je la laisse faire. Que je l’invite, lui abandonnant le contrôle complet.
— Et tu ne le feras pas.
— Non. À moins, évidemment, qu’elle ne l’exige de moi.
— Skade, je t’en prie…, fit Khouri.
— Abaisse ces blocages, ordonna Skade, ignorant les supplications de Khouri. Abaisse-les et laisse-moi entrer. Sinon, le marché est caduc. Et Aura meurt tout de suite.
Clavain ferma les yeux un bref instant. Ce fut à peine plus long qu’un clin d’œil, mais cela dut lui permettre d’émettre certaines commandes neurales complexes, d’usage rare, et de scinder des strates de sécurité standard qui étaient probablement restés figées pendant des dizaines d’années.
— C’est fait, dit-il quand il rouvrit les yeux. Tu es chez toi.
— Tu permets que je m’en assure ?
Clavain fit un bruit qui tenait du gémissement et du jappement. Il crispa sa main valide sur le moignon bandé de son bras amputé, serra les mâchoires. Scorpio vit les tendons de son cou se tendre comme des câbles.
— Je crois que tu as ce que tu voulais, fit Clavain, entre ses dents.
— J’ai assuré la position, confirma Skade à son public. Il ne peut ni m’exclure, ni bloquer mes instructions.
— Finissons-en, grinça Clavain.
Puis ce fut comme si le soleil revenait sur un paysage, et son expression se détendit. Scorpio comprit. Si Skade voulait le torturer, elle ne voulait pas gâcher ses efforts soigneusement orchestrés par une douleur parasite. Surtout une souffrance qui n’avait jamais fait partie de son plan.
Skade porta ses mains gantées à son ventre. Aucune soudure, aucun joint n’était visible jusque-là dans sa cuirasse, mais la plaque blanche, bombée, qui couvrait son ventre se détacha du reste. Skade la posa à côté d’elle, puis porta les mains à ses côtés. Quand la cuirasse eut été ouverte, une bosse de peau humaine, lisse, remua sous la résille de la mince sous-couche intérieure d’un scaphandre pressurisé.
— Nous sommes prêts, dit-elle.
Jaccottet s’approcha d’elle et appuya son genou sur le monticule de glace fondue et recongelée dans lequel disparaissait la moitié inférieure du corps de Skade. La boîte noire d’instruments chirurgicaux était ouverte à côté de lui.
— Cochon ! appela-t-elle. Prends un scalpel dans le compartiment inférieur. Ça suffira pour le moment.
Scorpio farfouilla avec l’un de ses sabots dans les instruments minutieusement rangés. Khouri l’extirpa pour lui et le mit délicatement à sa portée.
— Pour la dernière fois, supplia Scorpio. Ne m’obligez pas à faire ça.
Clavain s’assit à côté de lui, les jambes croisées.
— C’est bon, Scorpio. Fais ce qu’elle te dit. J’ai quelques tours dans mon sac dont elle n’a même pas idée. Elle ne pourra pas bloquer tous mes ordres, quoi qu’elle puisse en penser.
— Tu peux toujours lui raconter ça, si tu crois que ça lui facilitera la tâche, ironisa Skade.
— Il ne m’a jamais menti, répondit Scorpio. Et je ne pense pas qu’il commence maintenant.
Le petit instrument chirurgical blanc à l’air innocent sur lequel il avait la main crispée lui paraissait absurdement léger. Il n’y avait rien de maléfique dans l’objet proprement dit, mais en cet instant, c’était comme s’il incarnait tout le mal de l’univers, sa blancheur virginale participant de sa malignité même. Scorpio tenait des possibilités titanesques en équilibre dans sa main. Il ne pouvait manier l’instrument comme ses concepteurs l’avaient prévu. Mais il pouvait quand même le manipuler assez bien pour faire beaucoup de mal. Il supposait que ça n’avait pas d’importance pour Clavain que le travail soit bien ou mal fait. Une certaine imprécision pouvait même contribuer à émousser la douleur tranchante que Skade prévoyait de lui infliger.
— Comment veux-tu que je m’asseye ? demanda Clavain.
— Allonge-toi, ordonna Skade. Sur le dos. Les mains le long du corps.
— C’est tout ? fit Clavain en adoptant la position requise.
— À toi de voir. Si tu as des dernières paroles à prononcer, c’est maintenant ou jamais. D’ici peu, tu risques d’avoir des difficultés.
— J’ai quelque chose à dire, répondit Clavain.
Scorpio se rapprocha. Le moment d’effectuer cette abomination était venu.
— Qu’y a-t-il, Nevil ?
— Quand ce sera fini, ne perds pas de temps. Mets Aura en sécurité. C’est tout ce qui m’importe, en réalité. Mais si tu as le temps, et si ça ne t’ennuie pas, j’aimerais que tu confies mon corps à la mer.
Il s’interrompit, passa sa langue sur ses lèvres. Autour d’elles, sa fine barbe étincelait d’un brouillard de jolis cristaux blancs.
— Où ça ? demanda Scorpio.
— Ici même, répondit Clavain. Le plus vite possible. Sans cérémonie ; la mer fera le reste.
Skade ne donna pas l’impression de l’avoir entendu, ou de s’intéresser à ce qu’il avait bien pu dire.
— Allons-y, ordonna-t-elle à Jaccottet. Faites exactement ce que je vous dirai. Euh… Khouri ? Tu n’es pas obligée d’assister à ça, tu sais.
— C’est ma fille, répondit-elle. Je resterai ici jusqu’à ce que je l’aie récupérée.
Puis elle se tourna vers Clavain et Scorpio eut l’impression qu’un immense flux de communication passait de l’un à l’autre. Au fond, ils étaient tous les deux des Conjoineurs. Mais ce n’était peut-être que son imagination.
— Tout va bien, déclara Clavain.
Khouri s’agenouilla et l’embrassa sur le front.
— Je voulais juste vous dire merci.
Derrière elle, la main de Skade s’approcha à nouveau de l’holoclavier.
Hors de l’iceberg, sur la frange de blancheur qui allait en s’élargissant, Urton regardait Vasko comme une maîtresse d’école regarderait un enfant qui a fait l’école buissonnière.
— Tu en as mis du temps, dit-elle.
Vasko se laissa tomber à genoux et vomit. Un jaillissement aussi soudain qu’irrépressible. Et qui le laissa vidé, épuisé.
Urton s’agenouilla sur la glace à côté de lui.
— Qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ? fit-elle d’un ton pressant.
Il ne put répondre. Il essuya une traînée de vomissure sur son menton. Il avait les yeux brûlants. Il se sentait à la fois honteux et libéré par cette réaction, comme si dans ce terrible aveu de faiblesse émotionnelle il avait aussi trouvé une force insoupçonnée. Dans ce moment de vide, il avait senti qu’il évacuait quelque chose de très profond, et qu’il faisait un pas dans le monde adulte qu’Urton et Jaccottet croyaient être leur.
Au-dessus de lui, le ciel était d’un violet malsain. La mer roulait ses vagues, de gris phantasmes planaient entre deux eaux.
— Vasko, parle-moi ! dit-elle.
Il s’obligea à se relever. Il avait la gorge en feu, mais l’esprit aussi clair et dégagé qu’un sas vidé.
— Aidez-moi à prendre la couveuse, dit-il.